Ballades au paradis perdu
Cioran, penseur du néant, de la vacuité, de la lucidité insupportable. De la permanente dissolution des choses, de la voracité de l’histoire, de la chute. Cioran, persifleur de l’espoir et de toutes les illusions chimériques que nous nous inventons pour rendre supportable une condition métaphysique qui rive à l’épouvante ontologique si on la regarde en face. Cioran, penseur du fragment, de l’impossibilité du système, de l’unité ou de la cohérence - sauf peut-être dans la récurrence de certains thèmes et les modulations des tons des aphorismes et des brefs et concise ébauches d’essais tout en ratures.
Cioran, ainsi, penseur intemporel, apatride, penseur du degré zéro de la condition humaine ? Pourtant, Cioran, au détour de souvenirs, de correspondance et de certains fragments, ébauche d’abord un lien à l’histoire bien temporel, au début du siècle, dont on trouve l'origine fiévreuse dans ses écrits polémiques de jeunesse ; Cioran trouve un lieu bien précis à la Chute : le petit village de Răşinari, en Transylvanie, où il est né et a vécu au paradis avant d’en être arraché. Cioran, exilé à Paris, qui ne revit jamais le village, découvre, au crépuscule du corpus qu’il laisse, que l’on est toujours poursuivi par ses origines. Et qui se dévoile être, envers et contre les refus et acquiescements envers l’idée, être le porteur d’un lien au monde qui a un socle, un lien à l’histoire et à l’enfance envolée bien Roumains :
« Après une existence au cours de laquelle j'ai connu bien des pays et j'ai lu bien des livres, je suis arrivé à la conclusion que c'était le paysan roumain qui avait raison. Ce paysan qui ne croit en rien, qui pense que l'homme est perdu, qu'il n'y a rien à faire, qui se sent écrasé par l'histoire. Cette idéologie de victime est aussi ma conception actuelle, ma philosophie de l'histoire. Réellement, toute ma formation intellectuelle ne m'a servi à rien ! » (Cahiers 1957-1972, p. 948)
« Je me suis ennuyé partout, à quoi bon avoir quitté Coasta Boacii? […] Ce maudit, ce splendide Rasinari, […] si le mot paradis à un sens, il s’applique à cette période-là de ma vie » (lettre à Aurel Cioran)
« Tout à l’heure, ai écouté de la musique tzigane hongroise. J’ai pensé à mes parents qui l’aimaient, j’ai pensé à mon arrivée à Sibiu, en 1920, à ces airs déchirants qu’on y jouait dans les cafés et restaurants, et j’ai pensé de nouveau à mes parents et à mon enfance, comme je n’y ai jamais encore pensé, et j’ai eu une crise de larmes. Car on ne peut pleurer qu’en évoquant son enfance, et comme la mienne fut extraordinaire, tout ce qui me le rappelle me bouleverse » (Cahiers 1957-1972, p. 964)
Ma rencontre avec le petit village de Răşinari, que je visitais en quasi pèlerinage vers le prophète du Rien, en fut une avec toutes les images qui existaient déjà sur son cimetière, ses paysans, ses bergers, ses bûcherons, et la splendide colline de Coasta Boacii. L’adéquation entre une pensée à la fois désespérée et tonique et le regard, la rusticité et le regard profond et lumineux des visages malgré un siècle plutôt calamiteux sur le plan historique.
On ne photographie pas les crachats sur le bitume en voyageant. Pourtant, ils font tout autant partie de l’espace investi que les monuments, les habits des habitants, les éclairages nocturnes tamisant de longues rues poétiques. Le ferait-on, cependant, que les crachats ne devraient pas non plus nous empêcher de photographier la mythologie du voyage en question. La construction et la déconstruction de représentations allégoriques constituent le battement de cœur du voyageur idéal.
C’est dans cette perspective, à travers quelques textes fragmentés sur le village, ses paysans, et ses exhalaisons de l’esprit roumain ou cioranien, de même qu’un choix de fragments de ce dernier évoquant le dit paradis perdu, que j’ai voulu accompagner le regard profond des photographies d’Ana Dumitrescu et François de Narbonne-Lara , en compagnie de qui j’ai eu la chance de visiter à plusieurs reprises le village et d’y être accueilli chaleureusement chez plusieurs villageois, conscients ou non de vivre dans l’eden.